La schizophrénie énergétique de la France

5. Les grandes entreprises nationales et les énergies renouvelables

Actuellement, toutes les grandes entreprises investissent dans les énergies renouvelables, mais ce n'est pas la recherche et le développement qui prime en France. Il est difficile de citer les innovations françaises récentes dans ce secteur, car les investissements sont surtout dans les partenariats, les acquisitions de savoir-faire ou dans l'importation de produits développés et fabriqués ailleurs.

Les trois entreprises nationales, EDF, Areva et Alstom, qui ont participé au développement de l'industrie nucléaire, sont aussi actives dans le secteur des énergies renouvelables grâce à leur pouvoir d'investir. Chaque entreprise a créé sa filiale: EDF-Energies Nouvelles, Alstom-Power, Areva-Wind, ....et la communication grand public le fait savoir.

Malheureusement, il n'est pas suffisant d'acheter les technologies d'avenir avec quelques années de retard. Ceci coûte cher, et les plus-values vont ailleurs. La très grande majorité des équipements liés aux énergies renouvelables sont importés, et il n'y a aucune filière où la France peut faire valoir son savoir-faire prééminent.

Le shopping des grandes entreprises françaises

EDF-EN investi dans le fabricant photovoltaïque américain First Solar.

Areva achète l'entreprise californienne Ausra avec leur technologie de réflecteurs "Fresnel" afin d'être présente dans le secteur de centrales solaires à concentration. Areva a aussi acheté l'entreprise allemande Multibrid avec son éolienne M5000 pour fournir des parcs éoliens en mer.

Alstom-Power a récemment acquis une participation de 10% dans l'entreprise israélo-américaine Bright-Source spécialisée dans l'électricité solaire thermique. Ce nouveau partenariat vient après que BrightSource ait levé 55 millions de dollars à Alstom en mai 2010, et annoncé le projet de la plus grande usine d’électricité solaire au monde dans le désert de Mojave en Californie. Ce sera la prélude à leur intention de construire des usines de production d’énergie solaire à travers toute l’Afrique et le côté méditerranéen. Alstom se lance aussi dans l'industrie éolienne terrestre avec l'achat du fabricant espagnol Ecotècnia.

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5a. Alstom-Power ECO300 (3 MW terrestre)

Total déclare vouloir se hisser aux premiers rangs des entreprises spécialisées dans les énergies renouvelables d'ici 2020. L'entreprise nationale est présente dans le secteur depuis 1983 avec ses participations au capital de Photovoltech et de Tenesol. Total est aussi le premier actionnaire du "start-up" américain Konarka, qui développe des cellules photovoltaïques "organiques" et elle s'intéresse dans les travaux de plusieurs laboratoires de recherche solaire. Elle se prépare à construire une usine de fabrication et de montage des modules PV en Moselle.

Une autre grande entreprise nationale, RTE (Réseau de Transport d'Electricité) s'intéresse vivement dans le projet "Transgreen". Ce projet international concerne la création d'un réseau électrique autour de la Méditerranée afin l'alimenter l'Europe avec de l'électricité solaire produite en Afrique du Nord. La position géographique de la France est hautement stratégique pour faire passer du courant du Sud vers le Nord dans le cadre d'un autre grand projet international de production d'électricité solaire "Desertec".

L'industrie solaire française à la peine

Il serait faux d'imaginer qu'il n'y pas de recherche ou des innovations dans le secteur des énergies renouvelables en France. Plusieurs petites entreprises ont été créées pour développer et commercialiser des produits innovants issus des centres de recherche français. Malheureusement, ces entreprises ont du mal à trouver le capital essentiel à leur développement, et le cadre industriel est étroitement lié aux décisions politiques peu lisibles à moyen terme. Par exemple, l'entreprise française Photowatt, fondée en 1979 a été une des précurseurs de la filière photovoltaïque. Mais elle est restée une petite entreprise sans avenir visible pendant trop longtemps. Maintenant, elle a du mal à grandir à la vitesse nécessaire pour rester compétitive avec la concurrence. En 2011, elle est obligée à supprimer 95 postes de travail sur 534.

Les grandes entreprises françaises donnent l'impression qu'il est plus facile de chercher les innovations ailleurs, sans prendre de risques. La nouvelle unité de fabrication de panneaux photovoltaïques à couche mince de First Solar est un exemple. L'usine, cofinancée par l'entreprise américaine et EDF Energies Nouvelles devrait être construite à Blanquefort dans la Communauté urbaine de Bordeaux. Pendant les 10 premières années d'exploitation, First Solar vendra à EDF-EN la totalité de sa production. A partir de 2012, la capacité de production annuelle aura (théoriquement) une puissance nominale de 100 MWc. L'usine "devrait" créer jusqu'à 400 emplois dans la région Aquitaine et représente un investissement total de près de 100 millions d'euros. L'utilisation de la conditionnelle est juste, car en décembre 2010, le gouvernement a suspendu par decret, l’obligation d’achat de l’électricité photovoltaïque à un tarif préférentiel. First Solar a communiqué que cette suspension "réduit largement la lisibilité et les perspectives de marché qui prévalaient au moment où la décision de construire avait été prise". Ainsi, l’industriel américain a décidé de "décaler" (ou abandonner) le projet de Blanquefort. C'est très risqué à investir dans les énergies renouvelables en France.

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5b. Champ de capteurs First Solar
En juillet 2010, le fabricant de panneaux photovoltaïques à couche mince First Solar a annoncé que leur coût de production était de 0,60 euros par Watt-crète ($0,76/Wc).

Les grandes entreprises françaises font tout ce qu'elles peuvent pour acquérir la technologie solaire de demain, sans passer par la case de recherche et développement maison. Si la production est beaucoup moins chère en Asie, il n'est pas essentiel de fabriquer les produits en France. Par contre, le développement d'un savoir-faire industriel avec des machines outils sophistiquées, est la meilleure manière de tirer un bénéfice des recherches d'un pays industrialisé.

Les parcs éoliens en mer

L'aventure de l'éolien en mer est un exemple où des années d'expérience ont permis au Danemark, à l'Allemagne et au Royaume-Uni de préparer de vastes programmes pour l'avenir. La capacité de puissance prévue par l'Allemagne est de 25 GW dans la mer du Nord et la Baltique, et le programme du Royaume-Uni est de 32 GW. La capacité éolienne programmée par ces deux pays à l'horizon 2030 est l'équivalent de 35 centrales EPR. A part le développement de nouvelles machines éoliennes adaptées aux conditions en mer (jusqu'au 10 MW de puissance par unité), les programmes d'investissement tiennent compte des infrastructures nécessaires en amont, comme : les équipements portuaires spécifiques, la conception des bateaux de transport, les usines de construction des fondations, la formation des plongeurs et la création d'un réseau de transmission électrique à travers la mer du Nord.

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5c. Les deux parcs éoliens offshore d'Horns Rev, à l'ouest du Danemark, comptent 171 éoliennes. Les premières éoliennes sont à 14 km de la côte, et l'office de tourisme organise des visites. Le parc éolien est devenu un des sites le plus visité du pays. Document : Ouest-France

Après le déclin de l'extraction du gaz et du pétrole dans la mer du Nord, l'éolien a pris le relais. 2000 à 3000 emplois en dépendent. Le port danois d'Esbjerg (entre d'autres), est en train d'investir 100 millions d'euros, afin d'agrandir les quais et terre-pleins pour les besoins de l'industrie éolienne "off-shore". Ainsi les constructeurs comme Siemens et Vestas pourront faire transiter les nacelles, les mâts, les pâles et les fondations, nécessaires pour la construction des milliers de machines programmés. Le fabricant d'éoliennes Vestas vient d'ouvrir un centre de recherche et développement de 850 personnes à Arthus. À Brande, Siemens revoit sa chaîne de montage pour accélérer la production de nacelles dans lesquelles se trouvent les générateurs électriques. Les 3000 salariés livrent 50 machines par semaine. Siemens Windpower comptait 850 personnes en 2004, ils sont maintenant 6000.

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5d. Areva-Wind M5000 (5 MW en mer). Cette éolienne, avec des pales de 56,3 mètres, a été conçue à partir d'une technologie adaptée aux contraintes du milieu marin.

La France a aussi son programme de développement des éoliennes en mer. Le tarif d'achat de l'électricité produite a été établi à 0,13 €/kWh pour les 10 premières années d'exploitation, et ensuite entre 0,13 et 0,03 €/kWh suivant la qualité du site. Il y a une trentaine de projets de parcs éoliens dans les cartons, mais pas de réalisations encore, car le tarif d'achat est considéré insuffisant. Cependant, une modification du tarif est attendue, et le promoteur Enertrag devrait lancer la construction du premier parc "Cote d'Albatre" avec Areva-Wind en 2011. Le projet est composé de 21 éoliennes Multibrid M5000 avec une capacité totale de 105 MW. Le parc sera composé de 3 rangées de 7 éoliennes où la mer est de 24 à 27m de profondeur, chaque tour sera fondée sur un tripode métallique. Les machines seront implantées dans la Manche au large de Veulettes-sur-Mer, et pas loin de la centrale EPR de Flamanville. Areva jongle avec les deux projets suivant les vœux du chef de l'Etat.

Bonne année 2011, quand même !